CREME A LA VANILLE

CREME A LA VANILLE

Tout d’abord nous ne savions pas marcher,
Nous ne faisions que courir,
Poussant des cris hystériques
Dans la cour de la ferme

Il y avait l’épave du camion jaune pâle
~Magasins Lefroid~
~Bonbons Klaus ~
Avec le dessin d’un téléphone
Et quatre chiffres

Parfois un œuf sur les sièges
Que laissait une poule terrorisée
Par les gamins.

Le bouton d’or faisait une lueur jaune-vert
Sous le menton,
Concours de chansons naïves
Trop de soleil
Et acrobaties sur les vélos d’un autre âge

On nous envoyait chercher la crème à la vanille
Toute fumante sur le bord de la fenêtre.
Se retrouver seuls dans la cuisine nous troublait
Car le temps passait,
Le cœur cognait plus fort à chaque rencontre.

Puis les chemins se sont égarés
En aiguillages compliqués
Les vies se sont précipitées…

Un soir, sous les tilleuls de la place
Loiseau d’Entraigues,
J’ai croisé cette ancienne enfant que j’aimais,
L’automne montait comme une marée
Une plaie s’ouvrait dans mon souffle

J’allais mieux comprendre les arbres penchés…

Emmanuel Rousseau

 

DESERTINA

DESERTINA  (Hommage à la chanteuse Lhasa)

J’attache mes cheveux
Puis je pars sur la route ardente,
J’y vois des tiges, des fougères
Et des fleurs
Et je bois leurs paroles qui me sont inconnues.

Les vagues se forment à l’horizon
Quand le ciel donne une forme au silence,
J’ondule tel un mirage
Pieds nus et sable brûlant.

Ma robe est froide
Et je sens une caresse sur l’épaule
Mais tu n’es plus là pour me porter.

Chaque nuée d’oiseaux s’élance de la dune
Et l’eau reflète leur cri sublime,
Je pointe mon couteau vers les rochers
Et la lame reflète d’étranges pensées.

J’aimerais regarder,
Mais on m’attend là-bas,
Là où les maîtres n’ont pas de nom…

Emmanuel Rousseau

LA PHOTO MODIANO

Il reste peu de choses,
Quelques lentilles d’eau qui se cherchent
A la surface d’une mare…

Le paquet d’enveloppes,
Et puis cette photo, au dos de laquelle on peut lire :
Fourchambault -1911,
Mariage Emile, ferblantier
Et Anne.

Une noce de campagne.
Il y a une trentaine de personnes.
Les visages sont durs,
Les vieux ont la face halée, osseuse,
Les lèvres minces.
La mariée est petite,
Le front ceint d’un voile garni de fleurs.
Le marié ébauche un sourire,
Son talon est levé,
Comme s’il allait exécuter un pas de danse…
Deux hommes en veste de garçon de ferme
Et cravate lacet sont assis sur une caisse de bois
Sur laquelle est inscrit « vin de Pouilly ».

La cour est certainement celle d’une école,
Car au-dessus des jeunes filles en blouse grise
Sont accoudées à la fenêtre et semblent se taquiner…

La distance et le temps ont laissé ces personnages
Dans un reflet de flaque,
A la merci des nuages de l’histoire
Qui ombragent leurs sourires inquiets.

 

CHENONCEAU, visite d’un novice

« Le château ? Vous y êtes, après la voie ferrée, c’est juste à l’entrée du village… »
Chenonceau, charmant petit village dont il faudra reparler.
Il y a beaucoup de monde ce week end de mai. La grande allée de platanes et deux grands sphinx indifférents à cette foule ipodisée, audio guidée et lestée encore de quincaillerie technologique dictant sa loi.
Ainsi sur la porte principale en bois sculpté vous pourrez lire :
Franciscus Dei Gratia Francorum Rex, Claudia Francorum Regina
Puis derrière :
Free wifi.
On regarde beaucoup les sols à Chenonceau, leur géométrie de tomettes, le damier de la grande salle de bal, transformé en hôpital militaire durant la première guerre mondiale et orné de médaillons présentant de pittoresques personnages, allant de Pierrot lunaire doux aux faciès austères de barbus engoncés dans des fraises rigides…
Panneau numéro 7 : les cuisines. L’exiguïté de l’escalier offre une vision de remontées mécaniques dont on ne sait plus si la file commence en haut ou en bas. Bahuts, pots de grès, immense cheminée, nuanciers de poêlons de cuivre et tête de sanglier.
Dans le cabinet vert, on peut s’attarder sur le tableau des trois évêques, visages pâles comme des volailles plumées, réalité organique des visages, paupières gonflées…
Un autre, Jésus chassant les marchands du temple, étonnant.
Jésus, le bras menaçant, frappe…
On monte deux étages pour arriver au tombeau de Louise de Lorraine, ici, les fastes de Diane de Poitiers et de Catherine de Médicis, les salles empourprées et fleuries, n’existent plus.
Un souffle froid hante cette chambre sépulcrale, il est temps de descendre.
Vous pouvez vous arrêter au balcon du premier étage, jouer à la famille royale, envoyer des saluts aux peuple jetant des souhaits au fond du puits, vous verrez surtout les vrais seigneurs du lieu : sa majesté le Cher et la Forêt, loin de toute préoccupation humaine…

FONDAMENTALES REALITES

Image
FONDAMENTALES RÉALITÉS

I

Le visage émacié,
Une femme pleure son mari.
Dans les taillis,
Un rossignol chante au-dessus d’elle.

De jour comme de nuit,
Les amants s’étreignent
Et s’irise la lune
Blanchie des nuées d’automne.

Horloge affolée est le monde des hommes,
Clignotante de chiffres
Et de cruels engrenages.
Le criquet se repose,
Luisant sur le bourgeon
Et le sage contemple ses mains
Caressant les nuages.

 

 

II

La cité crache ses âcres fumées.
Terré dans son réduit nocturne,
Au-delà de l’égout et des tunnels ferroviaires,
Le mendiant écoute
Le chemin de l’argile
Où tournent les fossiles
A la manière de jouets d’enfants.

III

 

Elle pose sa main
Sur la joue du bien-aimé
Et dans le vert de son œil
Outre la couleur de son âme,
Elle voit les océans vainqueurs,
Les poissons s’illuminant
Et la flore sortir des eaux.

 

IV

 

L’insecte est guerrier,
Crochu et hideux.
Il n’est rien de tout cela
Pour le soleil…
Et lui et moi changeons de forme,
Au gré des constellations
De passage.

 

Chevalerie

CHEVALERIE

  

De quelle façon accosterons nous les rivages de l’Eternel ?

 

Titubant au sortir du fleuve,

Serai-je à même de me tenir debout

Et de marcher sur les grèves de l’immensité ?

 

Tel celui-ci, transi et chétif

Comme un agneau tombé de la vulve…

 

Ou cet autre, ahuri et rampant

Et d’aucun ne saurait dire s’il est vieillard

Ou naissant…

 

Tous riant de la surprise de leur corps effacé,

D’un je qui s’enroule dans les nuages

Et se perd dans les nimbes…

 

De cette étoffe unifiée

Descendrons alors de divins chevaliers,

Arborant de flamboyantes épées

Et portant le noble blason

Des fines enluminures de l’âme.

 

 

 

 

La vie simple

LA VIE SIMPLE

Une seule ruelle, c’est là tout mon village.
Une arche de pierre surmontée d’une sorte de fenil,
Telle une grange en l’air…
Les oiseaux s’y blottissent.
Dans la paille, un couple de faisans, un canard…

De plain-pied est ma maison.
La porte, les fenêtres, le toit, tout a la forme de l’arche,
Le sol est un gaufrier de tommettes, de pavés.

Mon hibou est là,
Le bec lesté d’un mulot capturé,
Il dort à présent.

La cour est singulière, vaste puits de lumière
Ceinturé de niches et d’étables troglodytes,
C’est la fête aux hirondelles, aux lérots…

Je vais voir les voisins,
Parmi les oiseaux, les chants, la quiétude,
Nous mangeons, marchons, dormons,
Le temps s’écoule,
Peut-être même a –t-il tout à fait disparu…

Vous ai-je dit ?
Je garde des secrets jamais révélés de mémoire d’homme,
Je n’en ai jamais ouvert le coffre
Et ceux qui devaient venir l’enlever
Ne sont jamais venus…

Emmanuel Rousseau