Diptyque

C’est un silence de grenier qui enveloppe ces portraits…
L’écho en est si atténué, la posture militaire nous en éloigne, les bouches sont si serrées, mais le regard est si perçant.
De l’une à l’autre, je vais essayer…

« le cœur battant, j’ai attendu ce garçon, incapable que je fus
de faire autre chose, simplement d’observer l’immuable progression de ce trou béant, dans ma poitrine.
Alors, mes yeux se sont retournés dans mon for intérieur et je vis comme on part au front, voyez cette ombrelle comme une épée et ma posture est celle d’une statue… »
« J’aimerai danser, avec ferveur et passion. Je suis lasse de ce village où les hommes s’expriment en borborygmes et jargon de métier et ou mes tantes ne pensent qu’à me préparer mon trousseau de casseroles. Je suis déterminée à présent, je vivrai comme vis l’oiseau. Voyez mon ombrelle comme une flèche et ma posture est celle d’un arc… »

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Luxembourg

Comme les autres, j’aurai déplié une chaise de brasserie et, au Luxembourg ou ailleurs, je me serai laissé à la vacance estivale mesurée…
on lit les nouvelles, elles ne sont pas bonnes mais que peut-il advenir ici, dans ce village d’âmes ? dans le bruit apaisant du gravier, cela n’aurait guère de sens…
Peut-être aurai-je été cet homme, jambes croisées, au visage épais évoquant on ne sait quoi de tzigane ou de russe, silencieux de surcroît, parlant mal la langue.
Ils sont passés devant moi, ce monsieur à la barbe Erik Satie et cette étrange dame aux yeux noirs de salamandre…
Je suis allé chercher la photo quelques jours après à la boutique. J’ai remarqué cet homme tout de blanc vêtu et ces personnages enfouis comme dans un tableau hollandais.
Un cliché pris quelque part, des fils tendus que firent sonner de leurs doigts tous ces gens, toutes ces époques, toutes ces histoires…
1930

Ode

Stabat mater dolorosa,
la bougie s’étiole, la verticalité se fige.
Les enfants, étrangers à ce qui se passe,
s’agitent sans fin en poussins cruels,
Mais l’écheveau est ce qu’il est,
le démêler chaque jour, sans relâche
et un jour, être traversé par une parole,
une lueur si forte, qu’on ne saurait la partager.

Le visage s’amincit,
appelé à disparaître derrière la chevelure,
non plus femme, mais archétype de femme
seule autorisée à entendre certaines paroles
de la terre, de l’univers et de l’insondable…stabatmater 001

Madone

Je ne saurais trouver une photo aussi désarmante de féminité…
Oui, une présence qui réduit les armes à néant dans un regard
infiniment intime.
L’enfant est dans la dorure, qu’il soit son fils ou non,
qu’importe sa faiblesse ou son éclat,
cela n’a pas d’importance.
Une cuisine, un appartement qui n’ont aucun charme particulier
mais dont un peintre imaginaire fit apparaître une madone
à la vie simple et solitaire, au tutoiement facile,
trois couleurs suffiront pour la lumière,
une porte anodine et un carrelage ascétique pour unique scène.
Et pourtant, malgré cette sobriété,
un voile manque encore,
une peur d’altérer cette photo dont la mise au grand jour
ne fut pas la vocation…
Mais existe t’il un monde plus redoutable,
que celui-ci, qui a tant besoin de féminin ?
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Place Plum’

 

A la fin des années 70, mon oncle et ma tante tenaient une poissonnerie rue du grand marché, juste en face de la rue du serpent volant.
C’était avant la réhabilitation de la place Plumereau qui n’était à l’époque qu’un parking,
et le vieux Tours savait alors prendre l’aspect d’un cloaque,
traversé par des clochards à la ceinture ficelle et au pantalon
trop haut…
Mon oncle, breton aux sourcils circonflexes, tonitruait dans
la rue même, et entraînait immanquablement parents et amis
« boire le canon » aux halles encore recouvertes d’ardoises.
Le verbe fort suffisait à assaisonner les pièces de viande au crochet et les poissons saisis d’hébétude hallucinée…
Noël, la poissonnerie devenait une immense papillote et chacun n’était plus que ventre et rire…
Je ne sais ce qu’il advint, le miroir de la rue à pivoté sur lui-même, emmenant tous ces gens.
Aujourd’hui, je regarde les marques sur les pavés, essayant,
sans trop y croire, d’y retrouver un témoignage intact de cette époque…
(photo : archives municipales)

place

Art Tatum

Comme une parenthèse, une respiration,
l’âge est atteint où l’on peut, sans demander,
prendre la parole…
Alors, avant de partir au régiment,
laissez-moi renouer mes lacets,
laissez-moi, jouer avec les garçons
avant que d’être une fille à marier…

Le temps d’un après-midi d’été,
soyons autre chose qu’un prolongement
du soldat, du paysan ou religieux attendu.
Écoutons Billie Holiday Django, Art Tatum…
Soyons fiers de nos chemises, de nos jupes,
laissons la paroles aux rêveurs
et dans nos poches, caressons,
des fleurs de chèvrefeuille…img022

Les feuilles du chêne…

 

Parfois, au milieu du tumulte,
et à force de vouloir être au milieu du monde,
nous viennent ces quelques vers où,
« …même à l’arrière des arrières-cours,
tout le monde veut son billet retour,
d’amour, d’amour… »
Pour seule lueur, un seul souvenir fera l’affaire,
pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ?
vous ne décidez rien n’est ce pas…
alors c »est bien ainsi.
L’éclat des visages pour seule conversation
et vous verrez que, ce qui est juste,
reste le regard et les mots de l’autre
à la vitesse où poussent les feuilles du chêne,
à la distance où vous êtes revenu à vous-même…

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