Madone

Je ne saurais trouver une photo aussi désarmante de féminité…
Oui, une présence qui réduit les armes à néant dans un regard
infiniment intime.
L’enfant est dans la dorure, qu’il soit son fils ou non,
qu’importe sa faiblesse ou son éclat,
cela n’a pas d’importance.
Une cuisine, un appartement qui n’ont aucun charme particulier
mais dont un peintre imaginaire fit apparaître une madone
à la vie simple et solitaire, au tutoiement facile,
trois couleurs suffiront pour la lumière,
une porte anodine et un carrelage ascétique pour unique scène.
Et pourtant, malgré cette sobriété,
un voile manque encore,
une peur d’altérer cette photo dont la mise au grand jour
ne fut pas la vocation…
Mais existe t’il un monde plus redoutable,
que celui-ci, qui a tant besoin de féminin ?
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Place Plum’

 

A la fin des années 70, mon oncle et ma tante tenaient une poissonnerie rue du grand marché, juste en face de la rue du serpent volant.
C’était avant la réhabilitation de la place Plumereau qui n’était à l’époque qu’un parking,
et le vieux Tours savait alors prendre l’aspect d’un cloaque,
traversé par des clochards à la ceinture ficelle et au pantalon
trop haut…
Mon oncle, breton aux sourcils circonflexes, tonitruait dans
la rue même, et entraînait immanquablement parents et amis
« boire le canon » aux halles encore recouvertes d’ardoises.
Le verbe fort suffisait à assaisonner les pièces de viande au crochet et les poissons saisis d’hébétude hallucinée…
Noël, la poissonnerie devenait une immense papillote et chacun n’était plus que ventre et rire…
Je ne sais ce qu’il advint, le miroir de la rue à pivoté sur lui-même, emmenant tous ces gens.
Aujourd’hui, je regarde les marques sur les pavés, essayant,
sans trop y croire, d’y retrouver un témoignage intact de cette époque…
(photo : archives municipales)

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Art Tatum

Comme une parenthèse, une respiration,
l’âge est atteint où l’on peut, sans demander,
prendre la parole…
Alors, avant de partir au régiment,
laissez-moi renouer mes lacets,
laissez-moi, jouer avec les garçons
avant que d’être une fille à marier…

Le temps d’un après-midi d’été,
soyons autre chose qu’un prolongement
du soldat, du paysan ou religieux attendu.
Écoutons Billie Holiday Django, Art Tatum…
Soyons fiers de nos chemises, de nos jupes,
laissons la paroles aux rêveurs
et dans nos poches, caressons,
des fleurs de chèvrefeuille…img022

Les feuilles du chêne…

 

Parfois, au milieu du tumulte,
et à force de vouloir être au milieu du monde,
nous viennent ces quelques vers où,
« …même à l’arrière des arrières-cours,
tout le monde veut son billet retour,
d’amour, d’amour… »
Pour seule lueur, un seul souvenir fera l’affaire,
pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ?
vous ne décidez rien n’est ce pas…
alors c »est bien ainsi.
L’éclat des visages pour seule conversation
et vous verrez que, ce qui est juste,
reste le regard et les mots de l’autre
à la vitesse où poussent les feuilles du chêne,
à la distance où vous êtes revenu à vous-même…

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Prophétie

Peut-être la plus ancienne de mes archives…
7 juillet 1914, signée de l’arrière grand-père.
Comme des comédiens, tous fiers de leur nouvelle tenue
de scène,
Des dames aux ombrelles synchrones et comme montées
sur roulettes,
Sentant venir la prophétie, elles sont restées muettes,
regardez la plus jeune et l’expression de son masque,
la fausse sérénité de ses dauphines,
sentir le rire jusqu’au creux de son ventre
faire tanguer le lac des larmes.
Ils vont partir et ne sont déjà plus là,
alignés dans une charrette et lettres d’or
devant l’hôtel d’un autre cheval blanc…
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Rosengart

Encore une carte de jeu égarée
et à partir de laquelle il sera difficile
de reconstituer une famille entière.
Un trio posant autour d’une Rosengart LR-2,
conduite intérieure anglaise, modèle entre deux guerres,
Un homme d’âge mur, la main en revolver
tenant une cigarette.
Une femme posture infléchie, presque flamenco,
et un jeune homme, aux allures de préciosité…
Il s’agit de mes arrières grands-parents et d’un de leurs fils,
le photographe restera inconnu.
Peut-être sur un trajet entre Tours et St Quentin,
était-ce avant les voyages, travaillaient-ils encore au tribunal ?
La plaque minéralogique ne me sera d’aucune utilité,
comment identifier un insecte épinglé dont on ne connaît
presque rien ?
Ainsi vont les familles, de voyages en errances,
de zones d’ombre en dispersions,
nous laissant ainsi une carte si fragile
que les lieux de prime importance se perdent dans les plis…
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Terre vague

Bientôt nous n’aurions plus les pieds sur terre,
nous allions dessiner des voitures en forme de rectangle
et des usines alignées en lames de scie…
Nous coupions les liens avec le néolithique de l’enfance…
les dinosaures allaient mourir et les rivières se figer
dans les bouteilles consignées,
les terrains vagues, vagues terrains incultes
tous justes bon pour la photo d’adieu au passé,
passé insalubre aux reliefs improductifs.
Mais j’oublie et je joue sur le bitume, j’aime
l’odeur du ciment frais,
je mange mon quatre heures devant la soufflerie
du centre commercial qui sent l’ozone.
Splendeur et triomphe, abondance et parkings
le temple qui recrache des chariots garnis
se voit doter d’une arche démesurée
et à lui seul, devient un nouveau point cardinal
du nord de la Loire,
l’amnésie commence, il est temps de sonner la fête
et de ne plus croire en rien sauf peut-être,
à des prodiges de plastique et,
à quelques mots à la mode qui ne désignent
plus rien de vivant.

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